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18 septembre 2009 5 18 /09 /septembre /2009 15:52
C'est avec regret que l'on quitte le Grand Canyon. Il mérite mieux que le parcours minuscule que nous lui avons octroyé la veille. La route du sud-est que nous empruntons nous permet de lui adresser d'ultimes adieux. La froidure du matin s'est vite estompée. Nous quittons petit à petit la vaste forêt pour un monde totalement minéral. Collines dénudées frangées de hauts murs acérés donnent l'impression d'une immense caldeira. J'exulte tant je prends de plaisir sur cette route magnifique. La moto passe les côtes sans changer de régime. Peccadilles que ces mouvements de terrain pour la reine de la route. L'air tiède est une caresse et le soleil levant sublime les couleurs des roches. Comme vous pouvez le voir, je suis en pleine exaltation. Le bonheur, à cet instant, ne peut être d'une autre nature.

Arrêt à Caméron, pour faire le plein et rien d'autre. La route est longue, il ne faut pas tarder. De toute façon, la ville est pouilleuse ; des bidonsvilles, de l'herbe brûlée par le soleil et les hommes, des enclos de fortune et des épaves. On s'imagine mal ce que peut être l'existence ici. Mais passée la ville, la nature étale à nouveau sa palette de diversité et de beauté. “Au-delà du mur de la ville irréelle, au-delà des enceintes de sécurité coiffées de fil de fer barbelé et de tessons de bouteille, au-delà des périphériques d’asphalte à huit voies, au-delà des berges bétonnées de nos rivières temporairement barrées et mutilées, au-delà de la peste des mensonges qui empoisonnent l'athmosphère, il est un autre monde qui vous attend. C’est l’antique et authentique monde des déserts, des montagnes, des forêts, des îles, des rivages et des plaines. Allez-y. Vivez-y. Marchez doucement et sans bruit jusqu’en son cœur.“ Ces conseils, Edward Abbey les donne dans « Un fou ordinaire » que publia en France les Editions Galmeister.
Mais si un livre doit être lu avant de plonger au cœur de l’Ouest américain, « Désert Solitaire » du même Edward Abbey que publia Hoëbeke en 1992 me vient immédiatement à l’esprit. Il y en a bien entendu d’autres… De grands auteurs américains ont été inspirés par ce concentré de merveilles géologiques. En fait ils se connaissent tous, du moins ceux de la même génération, nés au XXe siècle. Jim Harrison est un compagnon de chasse de Doug Peacock. Peter Matthiessen est un de leurs amis. William Eastlake est un vieux copain d’Edward Abbey. Ce dernier est le père spirituel de Doug Peacock. C’est d’ailleurs Doug qui entreprendra l’ultime expédition dans le désert d’Ed… afin d’y ensevelir sa dépouille. Ce qui fait la force de « Désert Solitaire » c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’un cantique à la beauté majestueuse de ces immensités. Il procure un sentiment de culpabilité et comme dit Peacock, il émane de l’œuvre un véritable « un appel aux armes ». Parlant de leur amitié, Doug affirme « Nous partagions la même passion pour la vie sauvage, et nous haïssions tout ce qui pouvait la détruire. »
Abbey est surtout connu pour « le gang de la clef à molette » dont l’action se passe ici. Doug Peacock a servi de modèle pour le héros du « gang de la clef à molette », le merveilleux George Washington Hayduke. L’origine du « terrorisme écologique » est à chercher dans ce roman, pas autant imaginé qu’il n’y paraît. La lecture des récits de Doug Pecock montre que la lutte contre les puits de forage, les fonderies, les mines à ciel ouvert, les barrages, les opérations de terrassement et de déboisage, étaient sinon habituelles chez les deux compères, du moins désirés, projetés et souvent réalisés. Le F.B.I. rechercha d’ailleurs à les saisir la main au collet. Il est aujourd’hui reconnu que le mouvement radical « Earth first ! » s’est inspiré de cet ouvrage ainsi que de Silent Spring, de Rachel Carson,  et des idées d'Aldo Leopold, En fait, si le mouvement écologique moderne est né des œuvres de Thoreau, Carson, Leopold et Muir, la feuille de route a été dictée par Ed Abbey, Doug Peacock, Rob Schultheis , Peter Matthiessen, Jim Harrison et tous les autres « nature writers ». Je préfère ce terme a ceux de « déçus de la société, d’anarchistes (quoique…), de doux sauvages, d’écrivains terroristes» et d’autres encore, entendus ou lus dans des critiques oubliant le message que porte l’œuvre, accusant la victime plutôt que le coupable, refusant à la littérature, l’expression d’opinions.
Que ceux-là continuent d'accompagner les multinationales sur l'ignoble chemin de la dévastation.
Tuba City, Red Lake, Tonalea, Cow Springs, Tsegi, puis un peu avant Kayenta, des travaux nous bloquent sur la route. L'attente se faisant longue, on discute avec les automobilistes qui nous suivent, attirés sans doute par nos conversations en français. L'arrêt se prolongeant, on plombe une fois de plus le planning ! Qu'importe !
Lorsqu'on ouvre enfin la route, nous atteignons Monument Valley en quelques tours de roue. Et à peine garées, nous embarquons sur un 4X4 conduit par un navajo prénommé – ou plutôt surnommé Oh lalalala ( 4 fois, s'il vous plait, le la). Royaume de roches, de sables et de cailloux, on a quelque mal à imaginer qu'une vie intense a pu s'y établir. Pourtant, des caverne-men; comme on dit ici, semblent y avoir prospéré. Bien plus tard, les indiens anasazis, battirent des villages dont il subsiste quelques ruines, des escaliers dans les falaises et des centaines de pétroglyphes.  Ils disparurent, on ne sait pas vraiment pourquoi, remplacés toutefois par d'autres peuples, d'autres cultures ; les Utes, les Païutes et enfin les Navajos qui exploitent aujourd'hui le site.

Le terme monument, qui désigne en français une construction ou un édifice, acquiert une portée beaucoup plus vaste en américain. En donnant à des phénomènes géologiques le nom de monument, les américains attribuent aux phénomènes naturels le génie de la création. Ils rendent ainsi un vibrant hommage à la Nature, ce qui n’est pas commun de la part d'un peuple aussi matérialiste. Si quelques curiosités géologiques sont de la main de l'homme, tel que le « Hole in the rock » que percèrent les Mormons à travers un versant latéral au Colorado, à la dynamite et au piolet s'il vous plait, la plupart sont des sculptures magistrales de la nature. Monument Valley ou Natural bridges National Monument, Pipe Spring National Monument, Zion National Monument et certainement d’autres…
L’écricain Zane Grey a écrit ce portrait de Monument Valley “a strange world of colossal shafts and buttes of rock, magnificently sculptored, standing isolated and aloof, dark, weird, lonely.” Que j’ose me permettre de traduire pour ma part par « Monde étrange de monolithes colossaux, de pitons rocheux, sculptures magnifiques demeurant, ignorées, à l’horizon, sombres étranges et isolées ». Je suis assez fier de moi. J’imagine quand même l’effroi de traducteurs professionnels !
Mais de tous les écrivains, celui qui écrivit les mots qui décrivent le mieux l'impression qu’exultent de tels paysages est Conrad « et cette immobilité de toutes choses n'était rien moins que paisible. C'était l'immobilité d'une force implacable couvant on ne sait quel insondable dessein. Elle vous contemplait d'un air plein de ressentiment. » (Au cœur des ténèbres).
Notre 4X4 nous dépose au pied d'un mur vertigineux aux reflets ensanglantés. BBQ indien, apprécié car enfin il m'est possible d'attaquer le steak autrement qu'à la hache. Fabienne, qui est alsacienne et ne recrache jamais le vin, tourne et tourne la manette des bidons de boissons.
- Non, Fabienne, ce n'est pas un tonneau, il suffit de la tirer devant soi !
Le film “la Chevauchée fantastique” (Stagecoach) que réalisa John Ford a rendu célèbre – outre John Wayne et John Ford lui-même– le parc de Monument Valley. Car qui ne connaît aujourd’hui, sinon de nom, du moins la forme de ces étranges formations de grès souvent flamboyantes car régulièrement photographiées à l’aurore ou au crépuscule ? Elles ont pour nom, West et East Mitten Buttes, Stagecoach, les dunes près de Sand Springs, Comb Ridge, l’Ours et le Lapin, l'éléphant, Castle Butte, le Grand Indien, Totem Pole et Yei Bi Chai. Cela ne vous dit peut-être rien, pourtant vous les reconnaîtriez si je vous en montrais quelques vues. Vous, comme quiconque d’un continent à l’autre. Si connues que cette vaste plaine enjambant la frontière de l'Arizona du nord-est et de l'Utah du sud est devenue l’un des plus forts symboles de tous les Etats-Unis.
Cette gloire des uns – les hommes du cinéma - et des autres – le parc lui-même - est redevable à un homme resté malgré tout dans l’ombre. Il se nommait Harry Goulding. Pionnier du far-west, vivant dans ces lieux, il était malgré l’éloignement du monde moderne ,passionné par le cinéma et contrarié par les décors des studios hollywoodiens utilisés dans les années 30. On ne peut qu’admettre la justesse de sa réflexion lorsqu’on visionne les scènes de ces vieux westerns du cinéma muet. Il s’agissait alors ni plus ni moins de séries tournées à la chaîne sans autre volonté que de constituer le plus rapidement possible des produits de divertissement à bas prix. Goulding devait être aussi désappointé à ce spectacle que nous le sommes aujourd’hui à la vision d’un film avec William Hart ou Tom Mix. Les paysages de l’environnement quotidien de Goulding portaient naturellement un réalisme, une beauté et une grandeur qu’il ne retrouvait pas dans les lieux même où vécurent indiens et cow-boys. Il était déjà persuadé que toute cette magnificence ne pourrait que rejaillir sur le film qui en utiliserait les décors. Et comme en Amérique, rien n’est impossible (y compris le pire), il alla frapper à la porte de John Ford. Celui-ci fut immédiatement conquis et, emballé, mis en chantier le film qui allait transformer les films de cow-boys en véritables chefs d’œuvres artistiques. Outre Ford et Wayne, le mythe du western est donc directement lié à Harry Goulding.

Goulding était né à la fin du XIXe siècle à Durango dans une famille propriétaire d’un ranch. Il fut sans doute élevé à la dure, accompagnant le troupeau de plus 20 000 têtes de bétail sur de vastes distances entre le Nouveau Mexique et le Colorado. Il fut cependant vite tenté par la prospection minière, ce qui resta d’ailleurs son activité première comme en témoignent des photos prises pour le magazine Life dans les années 50. Il est représenté, au fond d’une combe, tenant un compteur Geiger à la main, analysant avec un compagnon navajo un bloc de pierre. Il embrassa cette profession à son retour de France où il participa à la première guerre Mondiale. Peu de temps plus tard, il parcourait Monument Valley. Il s’y installa avec sa femme Léone, que l’on surnommait Mike, vivant dans une tente  pendant la construction d’un comptoir commercial en pierre, celui qu’occupe aujourd’hui le musée de Monument Valley.
La légende raconte qu’il était aidé d’un trappeur nommé Bert Davis dont la caractéristique essentielle était de puer autant qu’un coyote. Quelques années passèrent durant lesquelles le couple Goulding réalisa du commerce avec les navajos et éleva des moutons. Puis la grande dépression survint, accompagnée par des turbulences météorologiques, notamment les grandes sécheresses de 1934 et 1936. Les époux se retrouvèrent sur la paille, particulièrement clairsemée ! L’aridité qui s’en suivit fut une désolation beaucoup plus dramatique pour les tribus avoisinantes.
Le moment était venu pour Harry Goulding d’entamer l’expédition la plus incertaine de sa vie, mais aussi celle qui allait la changer définitivement, la conquête d’Hollywood. Il fit appel dans cette entreprise à Josef Muench, un photographe qu’il avait guidé en 1935 dans plus de 300 courses au cœur de Monument Valley. Muench accepta, en fournissant un album de ses 10 plus belles photographies des lieux. La passion et la conviction de l’un, les oeuvres de l’autre allaient changer l’histoire du cinéma
En fait Goulding est sans doute le plus improbable collaborateur d’Hollywood que l’on puisse imaginer. Mais tous ceux qui l’ont connu reconnaissent son esprit d’entreprise, son pouvoir de persuasion et ses talents intuitifs. Il était tout aussi à l’aise sous le hogan d’un navajo qu’accoudé au bar en compagnie d’un « outlaw » ou en galante compagnie lors d’une soirée mondaine à Hollywood. Il faut sans doute voir Goulding comme l’archétype même du pionnier américain, tout autant aventurier que promoteur. Et même si, on peut regretter cette propension à ne discerner que l’équivalent sonnant et trébuchant en toute chose, y compris dans les plus belles représentations de la Nature, il serait injuste d’oublier Harry Goulding.
Harry Goulding - à gauche - testant de la roche au compteur Geiger en mai 1951

- En route, ma poule !
- En voiture simone !
Notre ami Oh lalalala nous ramène au parking du parc, nous gratifiant de toutes les expressions françaises qu'il connait.

Petit hommage aux Navajos qui nous ont si bien accueillis,
je détourne une autre vignette de Jijé. Aimcy est plus à son avantage que moi !
Après quelques achats de nos intenables épouses dans l'inévitable centre touristique du parc, nous reprenons la route qui nous avait amenés à Monument Valley.

  • Premier arrêt pour faire une photo du groupe devant ce lieu surréaliste.
  • Deuxième arrêt pour faire le plein d'essence. Si, si, Régine s'y distingue, comme à son habitude, en oubliant son portefeuille dans les toilettes...
  • Troisième arrêt avant la zone en travaux et nouvelle suée.
  • Quatrième arrêt lorsque Bruno perd son bouchon d'essence ! Quand c'est pas Madame... c'est Monsieur qui fait la c....... Quel talent ! Bruno est heureusement bricoleur – souvenez-vous, la radio – un bout de chiffon et le tour est joué. On peut enfin repartir. Les autres ne se sont pas arrêtés mais ils vont fatalement ralentir.
  • Cinquième arrêt, l'autre partie du groupe, ne nous voyant plus, s'est arrêtée sur le bord de la route et du coup, un flic est venu voir ce qui se mijotait...
A cette allure, on n'est pas prêt d'arriver, mais on se marre bien. De là, pas d'autre aventure sur le dernier tronçon de route qui nous mène à Page, dans un splendide hôtel qui domine le lac Powell.
Page est une  ville artificielle, née lors de la construction du barrage, cette abomination humaine qui créa le lac Powell, visible depuis l’espace, certes, mais qui a noyé le plus beau canyon des USA, Glenn Canyon. Les premiers à s'aventurer dans ces lieux tenus par les indiens furent sans doute quelques espagnols. Je ne sais pas. Plus tard, vinrent les trappeurs. On connaît le nom de certains d'entre eux, les américains sachant parfaitement utiliser le moindre on-dit de la populace, la moindre historiette immortalisée par un journal local pour tisser les mailles d'une histoire pour série télé plus que pour universitaire. D'ailleurs n'est-ce pas dans les drugstores que s'affichent ces prétendus portraits de héros locaux, Robidoux, Jim Briger, Jérémiah Smith, les premiers découvreurs du Glenn Canyon.
Page n’a vraiment aucun intérêt si ce n’est d’être au cœur d’un des plus extraordinaires sites de la Terre… Le grand circle

Partout, enseignes lumineuses, piscines éclairées, de l'eau aux fontaines, un golf étalant son tapis d'herbes fines. Cette gabegie ne va-t-elle pas tout détruire ? Le défi que posent les grands parcs américains est d'éclairer efficacement le problème de la préservation de la nature agressée par le tourisme. La société humaine devra bien un jour ou l'autre le traiter à l'échelle de la planète « trancher entre l'aménagement et la protection » comme dit si bien Abbey.

Quoi qu'il en soit, l'hôtel est magnifique, et les chambres aussi. Ce soir, Serge nous délivrera son commentaire du jour, plein de sagesse et de pertinence « enfin une douche où tu peux te laver les pieds sans te mouiller la tête ».



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Published by Patrick - dans Chautauqua
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commentaires

Andrée-Pascale et JeanMarie 23/09/2009 15:37


Vous avez quand même un peu roulé sur nos traces... Cela nous permettra de comparer nos souvenirs (les nôtres sont d'un niveau nettement moins cultivés que celui de Patrick, mais nous assumons
totalement).


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